On mijote la question

Est-ce impoli de demander du ketchup, quand on est reçu à manger?

Par Catherine Ethier

Est-ce impoli de demander du ketchup, quand on est reçu à manger?

Cher cuisinomane,
Tout de go, je vous offre une petite biscotte coiffée d’un beau triangle de fromage Oka pour tout ce souci de politesse à l’égard de votre hôte. Quel régal qu’un convive qui se pose les VRAIES questions éthiques au sujet de la mangeaille! Surtout en ce qui a trait à la cerise sur le sundae des grands sujets qui divisent: demander du Ketchup quand on est invités, ça se fait-tu?

Trempons-nous d’abord escarpin et crudité dans la délicate problématique, qui nous apparaît plus large que le simple abus - ou la profonde délinquance - condimentaire : est-il de bon aloi de demander des affaires, lorsqu’en visite chez vos pairs?

Notre réponse: ben c’est parce que ça dépend, là.

Par exemple, demander de prendre un bon bain en plein repas peut indiquer à votre hôte que vous appréciez le design de sa vanité au point de devoir assouvir le puissant besoin de vous faire tremper le siège pendant quelques heures pour pouvoir l’admirer en toute détente. Ou encore, demander de changer de couverts en hurlant de frayeur parce que votre fourchette à escargots semble comporter une tache de vapeur n’est qu’une marque de respect pour le repas que vous vous apprêtez à honorer.

Mais réclamer du ketchup pour agrémenter votre bifteck d’aloyau, votre sphéghétti ou votre bruschetta, alors que tout se déroulait si bien jusqu’ici? Du ketchup, vraiment? ALLONS. Votre cousine Suzie a fait tremper ses brochettes à gyros avec tout l’amour et le savoir-faire d’un apportez votre vin pendant une nuit entière. UNE NUIT à ne pas fermer l’œil, prostrée en jaquette au-dessus du pyrex à envoyer des petits becs soufflés à sa saumure en vous imaginant parler la bouche pleine de délices. Toute la semaine, elle s’est pratiquée à couper ses Yukon Gold en quartiers parfaits. À plier ses napkines en petits triangles de fantaisie, comme les serviettes disposées en audacieux cygnes kinky sur son lit lors de son voyage à Playa Del Carmen. Mais vous, VOUS, ce dont vous aviez besoin, c’est d’un trait de ketchup parce que vous, vous n’aimez pas ça, quand ça goûte autre chose que les roteux que vous mangiez derrière le Perrette en 87.

Oh, vous appréciez certes le murmure d’une laitue Iceberg sous votre molaire. Vous savez célébrer la richesse d’une verrine de gâteau des anges. Tant que ça goûte le ketchup. Parce que le ketchup, c’est-ce que vous aimez. Ça vous ramène à la maison, là où tout goûte la tomate très sucrée avec promesse de ne jamais avoir une saint-cibole d’idée de ce que peut bien goûter le citron. C’est que vous êtes un condimenteux. C’est votre nature. Vous êtes si… attachant (ben oui! On se passerait pas de vous à l’épluchette de blé d’inde, vous savez ben).

ALORS.

Quand vous demandez naïvement du sel, du ketchup ou un moment pour vous retirer dans le boudoir pour aller vociférer votre dégoût pour la cuisine d’un être cher dans un coussin de récamier, ce que vous dites, au fond, c’est : « J’aurais préféré être pendu(e) par les pieds au-dessus du Bourbier de l’éternelle puanteur plutôt que de goûter ne serait-ce qu’un début de saveur du mets que tu m’as préparé avec amour pendant que ta belle robe d’hôtesse défrippait dans la douche ».

Demander du ketchup, c’est affirmer : « Je ne t’aime pas, Jacques ».

C’est lancer un verre d’eau au visage de mamie, puis lui voler ses pantoufles.

C’est créer une faille de San Andréas dans le petit cœur de ce sommelier-vedette, qui verse silencieusement une larme en fixant l’horizon de son magnifique domaine de Kamouraska, en se demandant à quoi auront servi toutes ces années d’études et de développement d’expressions telles que « ce vin est vraiment sur le cuir », si c’était pour qu’en buvant son nectar, tu demandes des condiments qui émettent un son de vesse au service.

« A-t-on le droit de savourer sa blanquette comme on l’entend? », me demanderas-tu avec la mauvaise foi de Laurent Cloutier. Absolument. Tu peux mettre du beurre de pinottes dans ton panini, si ça te fait sentir spécial. Tu peux célébrer ta mayonnaise sur ta poutine italienne tant que tu voudras. Tu peux même appeler tes oignons verts « échalottes » en les saupoudrant sur ton steak délicatisé d’un geste gracile, en tuxedo. Mais ces affaires-là, tu fais ça dans le privé. La porte barrée. Les rideaux baissés. CHEVOUS.

Pendant ce temps-là, nous-autres, on dégustera le fruit de notre mijoteuse sans l’audace du ketchup (car nous ne sommes pas des animaux), mais surtout, sans le petit picotement du poignard que tu nous auras planté dans le cœur.

À toi pour toujours,
Ta Cathie